Je suis vraiment passionnée depuis un bout de temps déjà par Sartre et De Beauvoir, par leurs philosophies respectives, leurs idées, leur façon de vivre et leur conception du couple. Bref, j’ai beaucoup d’admiration pour ces deux écrivains, et je suis fascinée par leur personne au delà de leur talent.

Je suis tombée une fois sur ce livre de Bianca Lamblin et je me suis enfin décidée à l’acheter récemment :

Bianca Lamblin, née Bienenfeld -une cousine de Georges Perec- (et décédée fin 2011), règle ses comptes avec le couple le plus célèbre de la littérature française contemporaine : Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. À 17 ans, en 1938, elle s’éprend de son prof de philo, Simone de Beauvoir, qui vient d’être nommée au lycée Molière. S’ensuivra une amitié particulière passionnée, passionnelle, puis une décevante liaison avec Sartre. Dès 1939, c’est la rupture. Déboussolée, la jeune fille plutôt idéaliste déprime, s’interroge. La jeune Juive se sent larguée à un moment plutôt inconfortable…


Après la guerre, elle renouera avec le « Castor », dont elle restera l’amie jusqu’à la mort de cette dernière, en 1986. Mais en 1990, la publication des « Lettres à Sartre » et du « Journal de guerre » lui révèle la duplicité, le cynisme voire la muflerie dont elle a été l’objet. Elle décide alors de rédiger ce livre pour dire sa vérité. « Mémoires d’une jeune fille dérangée » décrit d’abord le trio formé par le Castor, Sartre et Bianca, un trio comparable à celui que les habitués du Flore constituèrent avec Olga Kosakievicz, l’élève de Sartre. L’hypothèse de Bianca Lamblin est que Beauvoir servait de rabatteuse pour amener de la « chair fraîche » dans le lit du grand homme. Suit la description de la guerre où la jeune Juive, expulsée de ce qu’elle prenait pour un trio, cherche à sauver sa peau dans une France collaboratrice. Vient enfin la narration des années d’après-guerre, de l’amitié retrouvée du Castor à ce qu’elle considère comme la découverte d’une trahison.


Une pièce intéressante à verser au dossier de Jean-Sol Partre et de la duchesse de Bôvouard (comme aurait dit Boris Vian) ou, plus généralement, à celui des armoires à linge sale de la littérature à la rubrique : « petitesses des grands hommes ». 

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Sur le coup, je me suis dit qu’à part critiquer celle avec qui elle avait vécu une « histoire d’amour », il n’y avait peut-être pas vraiment de fond, pas de choses nouvelles à découvrir. Et en tant que fervente défenderesse du couple, j’étais déjà agacée rien qu’à la lecture de la 4e de couverture, où j’ai pu lire « Que dire d’un écrivain engagé comme elle dans la lutte pour la dignité de la femme et qui manipula et trompa, sa vie durant, une autre femme ? ». J’ai trouvé ça un peu gros. Bianca Lamblin n’a jamais été forcée à faire quoi que ce soit avec le couple. Peut-être que leur trop grande liberté (notamment sexuelle) l’a blessée dans son ego (à juste titre sans doute), mais il n’en reste pas moins que je trouve malsain de sous-entendre qu’elle a été une sorte de martyre du couple, utilisée à des fins scandaleuses. Pourquoi être restée amie avec Simone de Beauvoir jusqu’à sa mort dans ce cas, si elle l’a tant faite souffrir ? Comment savoir si elle est objective, s’il n’y a pas de petite vengeance derrière tout ça, sachant qu’elle a attendu la mort de Simone de Beauvoir pour ouvrir sa bouche… pour diverses raisons d’après ses dires. Mais bon, je suis curieuse et je l’ai lu. Mon verdict, le voici.

C’est un livre plutôt bien écrit, agréable à lire, et accessible à n’importe qui.  Le récit est très bien mené. Bianca Lamblin raconte aussi la période où elle n’a plus eu de contact avec le couple, et ce qu’a été sa (sur)vie pendant l’Occupation, ses combines et ses nombreux voyages pour échapper à une éventuelle arrestation/déportation. Je trouve néanmoins dommage qu’elle s’attarde sur des détails historiques et biographiques sans grande valeur. J’ai moi-même été tentée de sauter quelques pages… mais rassurez-vous, c’est de courte durée, une vingtaine de pages plus tard, on en revient à l’essentiel : Jean-Paul et Simone ;)

Avoir une vision plus personnelle et plus intime du couple s’est révélée pour ma part, franchement fascinante. On y lit des analyses personnelles, des hypothèses de Bianca Lamblin, mais ce livre recèle surtout de tas d’anecdotes et de détails croustillants les concernant, sur leur façon de vivre et sur évidemment bien d’autres choses (par exemple, le couple rejetait l’idée même d’inconscient). Pour les curieux et amateurs du couple, c’est un régal ! J’ai notamment appris que quand Sartre est tombé malade, Simone de Beauvoir ne se nourrissait que… de vin. Elle buvait beaucoup et flirtait pas mal avec l’anorexie. « Il est évident que l’aggravation de l’alcoolisme du Castor, son attitude quasiment suicidaire dans les dernières années de sa vie, viennent de ce qu’elle ne pouvait pas endurer l’idée de la séparation définitive d’avec Sartre qu’elle avait si longtemps redoutée ».

A la mort de Sartre, Bianca Lamblin trouve qu’elle se laisse aller (littérairement parlant) et qu’elle écrit dans un « style résigné ». Simone de Beauvoir n’était « pas très bien faite de corps », elle avait la « voix rauque et peu agréable ». Elle parlait vite car elle était toujours très nerveuse : « dans la vie aussi, elle ne perdait jamais de temps  et montrait en toutes choses une ardeur pressée dont je ne comprenais pas l’origine. C’est bien plus tard que je lui ai demandé l’explication de ce sentiment de perpétuelle urgence : « la vie est si courte », a-t-elle soupiré, ce qui m’a révélé le lien entre sa hantise de la mort et sa manière de bousculer les mots ou de bourrer ses journées de rendez-vous ».

En tant que professeur, Bianca Lamblin garde de l’écrivain un souvenir assez bon, puisqu’à l’époque, elle est littéralement tombée sous son charme : « ses exposés étaient clairs et rigoureux bien qu’elle ne se servait d’aucune note, tout était dans sa tête dans un ordre parfait ».

Plus jeune, elle soumettait son corps à rude épreuve, par exemple en faisant de longues promenades à vélo en pleine canicule sans rien boire ni manger, comme si elle se croyait invincible. A la fin de sa vie, complètement affaiblie et essoufflée au moindre effort, elle ne se déplace plus que rarement et toujours en taxi.

Je déplore un peu l’ambiance « j’ai souffert car le couple m’a menti et abandonnée ». J’ai remarqué que Bianca Lamblin avait l’air un peu « ancrée » dans une paranoïa, surtout quand elle essaie de prouver coûte que coûte (un peu en vain) que Simone de Beauvoir était antisémite. Elle sous-entend aussi souvent qu’ils avaient des tas d’idées farfelues et égoïstes, et que du haut de son âge, elle savait tout mieux qu’eux : « nous étions séparés par quelque chose d’essentiel : j’avais un certain sens de l’évènement historique, une vue claire de l’option qu’il fallait prendre à ce moment là. De son côté se manifestait un égocentrisme infantile, une cécité totale à l’égard de l’avenir, un anarchisme individualiste qui était le meilleur terrain de la confusion et de la panique ».

A contrario, elle reconnait au couple une supériorité intellectuelle par rapport à elle : « mon éblouissement venait aussi de la disproportion entre sa culture, qui me paraissait immense, et la mienne qui à cette époque, était assez pauvre […] ces éléments jouaient dans mon sentiment d’être en présence de quelqu’un qui me dominait de toute sa taille ».

J’ai aussi peu aimé ce que j’ai considéré comme un « lynchage camouflé » (car n’oublions pas qu’il est bien facile de critiquer quelqu’un, de donner sa version des faits alors que la personne en question est morte). Bianca Lamblin se contente souvent de rapporter les propos de Beauvoir ou de Sartre, pour y ajouter une justification, comme si elle avait fait quelque chose de mal (même après leur mort, on sent qu’elle reste inconsciemment sous leur emprise).


Quelques morceaux choisis pour vous donner envie (ou pas) :

« En fait, ils rejouaient avec vulgarité le modèle littéraire des Liaisons Dangereuses… »

« Celui qui était le plus laid, le plus sale, mais aussi le plus gentil et suprêmement intelligent, c’était Sartre (parole de S. de Beauvoir). Et je sus immédiatement qu’il était l’amour de sa vie. Elle m’exposa quel genre de relations existaient entre eux : pas de mariage, pas d’enfants, c’est trop absorbant. Vivre chacun de son côté, avoir des aventures sentimentales et sexuelles : leur seule promesse était de tout se raconter, de ne jamais se mentir […]. Ils voulaient avant tout vivre une existence riche de voyages, de rencontres, d’études et d’échanges entre gens intelligents, une vie où l’ont pourrait donner sa mesure et peut-être atteindre une renommée capable de transmettre une pensée neuve aux générations futures ».

« Mais je me rendais bien compte que j’ignorais l’essentiel, c’est-à-dire l’influence qu’ils avaient l’un sur l’autre […]. J’avais l’impression d’être en présence d’un bloc de pierre à deux visages, une espèce de Janus ».

« Cette laideur de Sartre était une évidence, mais il s’arrangeait toujours pour qu’on ne la remarque pas en devenant bouche d’or où jaillissaient un flot de mots subtils et prodigieusement intelligents. Dès lors qu’on l’écoutait, on ne le regardait plus ».

« Sartre n’a pas beaucoup d’imagination, ni d’inspiration, il bâtit son roman de bric et de broc ! […] Je détestais l’idée qu’après m’avoir délaissée ils pourraient encore presser le citron de notre aventure pour en extraire le jus romanesque ».

« Castor s’accommodait aisément du mal qu’elle faisait aux autres. Dans la lettre qu’elle écrit à Sartre le 18 octobre, elle narre ainsi les faits « j’ai à peu près rompu avec Louise* (*pseudonyme de Bianca Lamblin dans les écrits de Beauvoir) ; il y eut des larmes, mais elle a une idylle avec Ramblin et ça s’arrange« . Ainsi, ce qui la rassurait était que je commençais à m’intéresser à Bernard. Elle croyait que les sentiments peuvent se remplacer les uns les autres, comme des pions sur un échiquier ».

Voilà mon avis (sans doute un peu fouillis) ! Mais je suis ravie de cette lecture, et j’aime toujours autant le couple Sartre-De Beauvoir, qui malgré leurs mauvais côtés, reste atypique et fascinant… si ce n’est pas votre tasse de thé, j’espère vous avoir donné envie de vous y intéresser davantage :)

Et pour compléter cet article, je vous recommande vivement de regarder Les Amants du Flore, qui est  un film vraiment chouette, et surtout assez fidèle ! Le duo Deutsch-Mouglalis fonctionne à merveille. Il y aussi ce téléfilm qui est pas mal, beaucoup plus ancré dans le contexte historique et leur engagement politique.

Et n’hésitez pas à me dire ce que vous pensez de ces écrivains, de leur conception du couple, de leurs écrits si certains vous ont marqués :)